
Chaque année, plusieurs jeunes français et britanniques effectuent des séjours d’études et de recherche de l’autre côté de la Manche afin de développer leur carrière et leurs objectifs professionnels, découvrir des perspectives différentes sur le monde et échanger sur leurs deux cultures. Le programme de bourses Entente Cordiale permet ainsi à des étudiants de France et du Royaume-Uni de passer une année dans une université française ou britannique afin de les aider à jouer un rôle clé dans la société de demain. Show & Tell propose de rencontrer chacun de ces étudiants et d’apprendre à connaître leurs rêves et leurs espoirs. Aujourd’hui : Émilie Giraud, MSc Gender, Policies and Inequality, London School of Economics and Political Science.

Pourquoi avoir choisi d’aller étudier au Royaume-Uni ?
Étudier au Royaume-Uni était pour moi un moyen de réaliser mes ambitions et mes projets professionnels. Il s’agissait aussi d’une expérience que je souhaitais vivre à titre personnel. Le fait de vivre dans un pays étranger et de parler une autre langue permet de se redéfinir et de nourrir sa pensée de perspectives originales en faisant la synthèse de deux mondes culturels. Ces différences culturelles sont particulièrement évidentes d’un point de vue académique, dans les thématiques traitées et dans les manières de les aborder. C’est ainsi que j’étudie au Royaume-Uni les questions de genre au cœur des politiques sociales, une approche qui fait l’objet d’un département académique entier à la London School of Economics, alors que ce domaine émerge à peine en France. Par ailleurs, la France et le Royaume-Uni ont des conceptions très différentes des politiques sociales. J’espère donc pouvoir contribuer à l’échange de bonnes pratiques et développer des innovations sociales adaptées aux contextes distincts de ces deux pays.
J’avais besoin d’un soutien financier, d’une forme de reconnaissance de la pertinence de mon projet, et d’un réseau pour pouvoir diffuser mes idées. J’ai postulé à la bourse Entente Cordiale car elle correspondait parfaitement à ces besoins ; elle offre un soutien financier conséquent, elle émane d’une institution prestigieuse qui fait directement le lien entre la France et le Royaume-Uni, elle valorise les projets novateurs et donne lieu à des activités de réseautage intéressantes. Il ne faut pas se censurer et saisir l’occasion de remplir le dossier d’inscription pour réfléchir à son projet d’avenir. C’est l’une des rares fois où l’on ne demande pas aux jeunes de notre génération d’être conformistes ou rationnels, où l’on ne nous demande pas si nos envies ne sont pas un peu trop utopistes pour décrocher un emploi, et qui plus est un emploi lucratif. L’idée de la bourse, c’est de soutenir des projets d’études qui apportent un petit quelque chose de plus à la société, qui développent une vision singulière et porteuse. Il faut oser, croire en soi, être convainquant et convaincu de la portée de son projet.
D’où vient ton intérêt pour les gender studies ? Quelles sont les différences entre les approches française et britannique sur le sujet ?
Étudier, c’est poursuivre une série de questionnements personnels qui nous habitent déjà. En tant que citoyenne, en tant que sœur d’une personne transgenre, en tant qu’amie d’hommes qui souffrent de devoir se conformer à un idéal type de masculinité virilisante, en tant que bénévole auprès de travailleuses du sexe, je me suis rendue compte que l’appartenance de genre fait violence et peut être une réelle entrave à la réalisation de projets personnels et professionnels.
Mais c’est lors d’un échange universitaire en Norvège que mon intérêt pour cette thématique est devenu un objectif professionnel. J’ai réalisé dans ce pays, qui est considéré comme l’un des plus égalitaires au monde, que l’égalité est en grande partie construite par l’appareil étatique. L’État norvégien a adopté un cadre d’analyse de genre, et les politiques implantées ont profondément changé les comportements individuels, qui avancent de manière conséquente sur le chemin de l’égalité. Si l’égalité des genres fait partie de l’agenda politique européen, cette perspective demeure marginale en France.
Or, si l’égalité de droit entre hommes et femmes est plus ou moins acquise, l’égalité de fait ne l’est pas et la question demeure entière concernant l’accès au droit des personnes transgenres. Cette absence d’égalité de fait dénote de la persistance de barrières qu’il faut identifier. L’une de ces barrières, à mon avis, est que les acteurs politiques français ne regardent pas la réalité sociale à travers le prisme du genre, et de ce fait, contribuent à ou entretenir les préjugés et les inégalités, voire à les renforcer. L’État a une forme de responsabilité envers ses citoyens, il est donc urgent qu’il se dote de spécialistes sur ces questions et qu’il leur donne une véritable place. L’égalité est une vision de société qui nécessite une volonté politique ; c’est un projet qui améliore le sentiment de justice et le bien-être collectif, et qui contribue même à l’efficacité économique selon certains analystes. Chacun y a intérêt.
Et quelles différences culturelles entre la France et le Royaume-Uni as-tu notées depuis ton arrivée ?
Au Royaume-Uni, les relations entre professeurs et élèves sont moins hiérarchiques. Il n’y a pas énormément d’heures de cours (et les cours sont très courts en général) mais la liste de lectures obligatoires est longue. On ne lève pas la main, on parle librement (ce qui peut être un problème pour obtenir le droit de parole, surtout quand la majorité de la classe est bilingue et que les élèves parlent spontanément lors des cours). La prise de parole est moins stressante, parce qu’on a l’impression qu’on a le droit de se tromper. L’expression du désaccord est aussi nettement plus subtile qu’en France, il faut donc prêter attention aux formules de politesse pour comprendre réellement la position de la personne en face de soi.
D’une manière plus générale, le sentiment d’appartenir à une communauté est très fort au Royaume-Uni, ou du moins à Londres. L’organisation sociale et géographique est très centrée sur les communautés ethniques et religieuses. Dans le monde universitaire et lorsqu’on analyse des phénomènes sociaux, on se penche sur les minorités avec la transparence la plus complète, ce qui peut apparaître choquant d’un point de vue français. Les « charities » sont très développées et très présentes dans la ville et les gens donnent beaucoup, sans doute parce que le système de protection sociale britannique est dépendant des associations caritatives. La forme du paysage urbain est également frappante. Il y a énormément de parcs, très peu d’immeubles, les gens vivent souvent dans de petites maisons avec des jardins. La collocation n’est pas seulement un fait étudiant, elle est aussi développée au sein de la population active. Mais il y a bien sûr certains aspects négatifs : les travaux intempestifs dans le métro durant le week-end, l’omniprésence de la vidéosurveillance…
Quels sont tes objectifs professionnels lorsque tu auras terminé tes études ?
Je cherche actuellement du financement pour réaliser un documentaire sur des propositions sociales innovantes qui mettent en avant la perspective de genre. J’aimerais aussi travailler sur la réalisation d’un projet de terrain qui prend en compte le sujet de mes études, que ce soit dans le secteur privé ou public.
Quelle place souhaites-tu avoir dans la société et dans le monde de demain ?
J’aimerais éventuellement créer une association qui serait un lieu de réflexion, de sensibilisation, de conseil et d’action sur les questions de genre. Cette association aurait pour objectif de mettre en œuvre et de promouvoir des initiatives portant sur les personnes désavantagées du fait de leur appartenance de genre ; elle permettrait également d’aider les acteurs des secteurs public et privé à adopter une approche différente sur les genres, que ce soit dans l’analyse de problèmes sociaux, dans la mise en place de leurs programmes d’actions ou dans l’évaluation de ces programmes.
(Photo : Emilie Eagan)
