
Quand j’étais petite, Paris était un point médian entre deux mondes : le home sweet home périgourdin et la famille anglo-saxonne à Leicester. Quand j’étais petite, je ne pouvais venir à Paris sans passer au moins un après-midi dans la galerie des impressionnistes au Musée d’Orsay.
Depuis, je suis venue vivre à Paris et le Musée d’Orsay a fait peau neuve, remplaçant le blanc immaculé des galeries des impressionnistes telles qu’on les connaissait par des couleurs sombres et belles, dont un gris particulier créé exprès pour le musée. J’y suis donc allée récemment (et si, comme moi, tu as moins de 30 ans, le bon plan c’est par ici) pour ma dose biannuelle de Van Gogh, et puis aussi pour voir l’expo du moment : Beauté, morale et volupté. Un voyage dans le temps aux côtés d’Oscar Wilde, ça ne se refuse pas. J’y ai vu des meubles. J’y ai appris comment l’art et l’artisanat puisent leurs racines dans un âge d’or antique. J’ai compris, au-delà de la beauté esthétique des œuvres exposées, pourquoi on montait une expo comme celle-là. C’est que tu vois, avant ça, dans l’Angleterre victorienne il fallait être sobre et efficace. Il fallait être utile. L’aesthetic movement qui éclot dans l’Angleterre de la seconde moitié du XIXe siècle se donne pour vocation d’échapper à la laideur et au matérialisme de l’époque. Oscar Wilde, excellente figure de proue du mouvement, résume les choses ainsi : “One should either be a work of art or wear a work of art.” On doit être une œuvre d’art ou porter une œuvre d’art.
Aubrey Berdsley, célèbre illustrateur de la Salomé de Wilde, est un autre personnage de l’époque. Mort à 25 ans, il eut cependant le temps de faire scandale avec des œuvres magnifiquement chargées de son ressentiment contre la rigidité de son époque. C’est d’ailleurs un peu lui qui reflète le mieux mon Angleterre à moi. La preuve que tout n’est pas tea time et autres « well, well, well » au pays d’Alice.
Ailleurs, parce que novembre est un bon mois pour dénicher de belles expos, je suis allée jeter un coup d’œil sur l’expo qui a lieu en ce moment au sujet de l’importance de la famille Stein sur l’art moderne : Matisse, Cézanne, Picasso… L’aventure des Stein. Tu sais, au Grand Palais. J’aime bien, tu vois, les expos qui te donnent le recul nécessaire pour saisir le « quelque chose » qui fait qu’on pourra dire d’une époque qu’elle a influencé l’histoire de l’art. C’est d’ailleurs exactement ce qu’un passage au Grand Palais te fait. Tu vois le lien entre l’histoire particulière d’une famille, son engagement profond envers une certaine idée de l’art, et ce qui va faire l’Histoire avec une majuscule. Comment Gertrude et Sara ont profondément contribué à révéler ces merveilleux monstres de peinture que sont Picasso et Matisse. Pourquoi c’est important de le comprendre. Et puis, espèce de cerise sur le gâteau, c’est l’occasion de voir rassemblés des chefs-d’œuvre rarement réunis et pourtant indissociables à l’origine. Les couleurs et les formes, le scandale du fauvisme, la rupture du cubisme (qui va avoir un écho dans la rupture entre Léo et Gertrude, au-delà d’un contexte historique qu’il ne faut pas oublier – ça te dit quelque chose, le vingtième siècle ?).
C’est là que je me suis demandée s’il était possible d’avoir ce genre de distance sur la production artistique actuelle. Si l’on pouvait parler de mouvements et de contre-mouvements, et même d’évolution. Hey meuf, me diras-tu, t’hallucines ! Ouais, peut-être. Mais je te répondrais : hé, cours à la Halle Saint Pierre ! C’est qu’il se passe quelque chose, là-bas. Un truc qui frise la hype mode underground, mais un truc qui te fout une claque. Ça s’appelle HEY! modern art & pop culture. Tu vois comment l’univers dans lequel tu as évolué depuis ta naissance peut t’être restitué sous forme d’art. Rien que ça. Et tu dégustes. Comme par exemple en voyant des poupées en céramique réalisées par Jessica Harrison, comme celles que l’on trouve dans les vitrines de salon de toutes les grannies d’outre-Manche, mais pas tout à fait, parce qu’il leur manquent une tête ou parce qu’on voit leurs intestins. Sympa, non ? Ça vaut d’ailleurs le coup d’acheter le catalogue, parce qu’il est vraiment pas dégueu.
Tout ça pour dire, je parcours Paris depuis un certain temps déjà, je connais la ville de mon propre point de vue : celui d’une britannique qui a trouvé ici son home sweet home. Je m’intéresse à tout plein de choses, et je donne tout ce que j’ai. Les trucs que j’aime bien, les trucs que j’aime moins, les plans à ne pas manquer, tu sauras tout. Voilà, le ton est donné : ma chronique sera décapante, promis juré. Welcome my friend!
Née à Paris, Clare Mary Puyfoulhoux a grandi en Dordogne, au sein de la sweet British colony. De sa mère anglaise, elle tient une éducation lui permettant d’éplucher les bananes avec des couverts les yeux fermés, tandis qu’elle a hérité de son père français un goût certain pour la lecture. Après un début d’études en sciences politiques, elle s’est découverte bien trop émotive pour pouvoir pratiquer la rhétorique sur le ring des administrateurs. C’est son retour à Paris, après des années de dilettantes à danser du butô, qui a enfin calmé une curiosité jusque là maladive. Se nourrissant d’expositions, de films et de colloques, elle se propose aujourd’hui, entre deux voyages outre-Manche, de venir vous raconter en charades pourquoi « Paris is always a good idea » selon les mots d’Audrey Hepburn.
