De Dr Michael Dobson

29 juillet 2016 - 11:01

La maison de Juliette à Vérone inspiré de Shakespeare
De nombreuses pièces de Shakespeare ont pour décors des villes d'Europe. A Vérone, la maison de Juliette est encore très fréquentée par les touristes. ©

(c) Fernando Carniel Machado (Thinkstock collection)

En préambule à la conférence Shakespeare et l’Europe, qui s’est tenue au British Council à Paris le 8 juillet 2016, le Professeur Michael Dobson soutient que Shakespeare était un ardent défenseur de la libre circulation et réprouvait le nationalisme insulaire. 

Peu de temps après l’annonce des résultats du référendum, j’ai entendu des politiciens anglais répondre à des interviews sur la BBC. L’un d’entre eux a déclaré, non sans une certaine satisfaction, qu’une majorité de nos "countrymen" (traduction littérale hommes de mon pays) refusaient désormais d’être membres de l’union européenne. Une politicienne a objecté à son adversaire que la campagne autour du référendum avait été entièrement menée par des hommes comme le démontrait le mot "countrymen" qu’il venait d’employer. « Désolé, a-t-il répliqué, je suis en train de relire l’œuvre de notre poète national, cela a dû affecter mon vocabulaire. » 

Je suppose que ce politicien faisait référence à Shakespeare et qu’il laissait entendre que Shakespeare lui-même aurait cautionné une vision purement insulaire du nationalisme britannique – oubliant que les ‘countrymen’ traités de manière si mémorable par Shakespeare n’étaient certainement pas des britanniques mais d’anciens romains, tels les compatriotes de Marc Antoine dans Jules César. Comme le suggère l’intérêt constant qu’il a porté à l’histoire classique et à la mythologie, Shakespeare est le fruit de la renaissance européenne ; il a été élevé dans l’optique que le territoire dans lequel il vivait n’était au départ que Britannia, simple province d’une entité bien plus vaste et bien plus importante, l’empire romain. J’ai défendu ailleurs qu’on peut se fourvoyer grandement si l’on considère Shakespeare comme le poète national de la Grande Bretagne moderne. J’ajoute ici qu’il serait encore plus erroné de prétendre que Shakespeare considérait la Grande Bretagne autrement que comme une partie d’une entité géopolitique bien plus large, l’Europe. 

Shakespeare ... a longtemps été reconnu comme le parangon européen de la liberté d’expression.

Selon les calculs de Peter Holland, Shakespeare a employé dix fois le mot ‘Europe’ (et trois fois le mot ’Europa’) et il semble qu’il n’ait distingué les deux côtés de la Manche que dans une seule de ces occurrences. Au début de la première partie d’Henri VI, le Duc de Bedford se met en route pour aller défendre le territoire de Plantagenet en France : "Je vais prendre avec moi dix mille soldats, dont les sanglants exploits feront trembler l’Europe entière" déclare-t-il. Mais partout ailleurs dans son œuvre, et même dans d’autres histoires de l’Angleterre, l’Europe est plus ou moins synonyme de ‘chrétienté’, un territoire imaginé auquel appartiennent résolument même les plus dépravés et les plus irresponsables compatriotes de Shakespeare. Falstaff par exemple signe avec grandiloquence une lettre au prince Hal fils d’Henri IV et futur croisé en s’autoproclamant : "Jack Falstaff pour mes amis, John pour mes frères et mes sœurs et Sir John pour toute l’Europe."

Shakespeare, il est vrai, n’a jamais employé le mot ‘européen’ bien qu’au hasard de ses lectures il ait rencontré ce terme qui apparaît pour la première fois dans Histoire Générale des Turcs (1603) de Richard Knolles dont s’est inspiré Shakespeare pour certains antécédents militaires d’Othello. Aussi divisée intérieurement qu’elle ait pu être, en particulier en raison de la Réforme, l’Europe de Shakespeare se reconnaissait elle-même comme une seule entité face aux menaces extérieures. Pendant l’enfance du dramaturge, l’alliance des États chrétiens formée autour de la défense vénitienne de Chypre avait temporairement ralenti l’expansion occidentale de l’Empire ottoman (en particulier à la bataille de Lépante en 1571 qui inspira un poème au pacifique et œcuménique James VI, futur monarque et mécène de Shakespeare). Dans Othello de manière assez caractéristique pour un auteur qui se méfie toujours d’un manichéisme simpliste, c’est un Européen qui se révèle bien plus dangereux que les Turcs. Son nom Iago laisse entendre qu’il est d’origine espagnole, bien qu’il se batte aux côtés de frères d’armes vénitiens et florentins. 

Shakespeare a employé dix fois le mot ‘Europe’ (et trois fois le mot ’Europa’) et il semble qu’il n’ait distingué les deux côtés de la Manche que dans une seule de ces occurrences.

Il s’agit donc peut-être d’un Espagnol parmi des Italiens, mais personne dans la Venise de Shakespeare ne demande à Iago de présenter un visa ou un permis de travail. Ailleurs, Shakespeare s’évertue à susciter de la compassion pour les travailleurs immigrés : aux alentours de 1603, alors qu’il était lui-même pensionnaire d’une famille de bijoutiers français expatriés à Londres, les Mountjoys, Shakespeare écrivit une scène dans Sir Thomas More, l’une des pièces censurées à laquelle il a collaboré, ou Thomas More parvient à étouffer à lui tout seul une émeute xénophobe contre des travailleurs étrangers. 

Dans un registre moins dramatique, dans Les Joyeuses commères de Windsor (1597) – la seule comédie de Shakespeare qui prend place dans son propre pays plutôt qu’ailleurs en Europe – le médecin local, Caius, est français. Sa prononciation anglaise provoque bien quelques rires faciles mais pas plus que celle du curé gallois, Evans. Lorsque ces deux personnages se livre à une querelle grotesque qui menace de se transformer en duel, le tavernier local est tout aussi soucieux de préserver la vie de l’un que celle de l’autre. Dans l’Angleterre de Shakespeare, comme c’est encore le cas aujourd’hui, les services de santé dépendent d’un personnel étranger et dans Les Joyeuses commères à aucun moment il n’est suggéré que le docteur Caius a moins le droit de vivre et de travailler à Windsor que les Fords ou les Pages. 

Shakespeare, dont l’œuvre a contribué à inspirer des mouvements d’émancipation sur tout le continent, a longtemps été reconnu comme le parangon européen de la liberté d’expression. Peut-être devrions nous considérer également le dramaturge le plus connu dans le monde, comme le champion de la liberté de circulation entre les peuples. Une de ces dernières pièces, Cymbeline, se termine dans de joyeuses réjouissances lorsqu’après une brève explosion de nationalisme insulaire aussi aberrante et abjecte que dépourvue d’une vision à long terme, la Grande-Bretagne décide de rejoindre l’Empire romain. Il faut espérer que notre Grande-Bretagne moderne suive l’exemple de celui qui a le plus contribué au partage de la culture européenne. Il est notre compatriote à tous. 

Regardez la vidéo dans laquelle le professeur Ewan Fernie du Shakespeare Institute  explique comment Shakespeare a inspiré la libre circulation des personnes

Cet article est traduit de l'anglais.

Biographie de l'auteur

Michael Dobson et Shakespeare

Dr Michael Dobson

Michael Dobson est directeur du Shakespeare Institute à Stratford-upon-avon, et professeur de Shakespeare studies à l'université de Birmingham. Il est membre honoraire du conseil d'administration de la Royal Shakespeare Company, administrateur du Shakespeare Birthplace Trust et membre du conseil d'administration de la European Shakespeare Research Association.

Autres articles intéressants