De Guest blogger

08 juillet 2021 - 13:14

Catherine Saracco et Emilienne Baneth
Catherine Saracco et Emilienne Baneth

Emilienne Baneth-Nouaillhetas, Vice-présidente relations internationales de PSL (Université Paris Sciences & Lettres), a accordé un entretien à Catherine Saracco, notre directrice Education. On y parle stratégie internationale, développement durable, nouvelles formes de coopération, partenariats avec le Royaume-Uni et classements mondiaux.

Depuis votre nomination en tant que Vice-Présidente en charge des relations internationales, PSL a placé les ODD au cœur de sa politique internationale. Pourquoi cette inflexion très forte de votre stratégie et comment les objectifs du développement durable irriguent-ils la formation initiale et la recherche des établissements membres de PSL ? Sur quelles expériences fondatrices vous appuyez-vous pour propulser cette stratégie des ODD ?

Les années 2020-2021 marqueront sans doute un tournant dans notre perception des relations internationales. La pandémie de COVID-19 nous a confrontés violemment à la nécessité d’une coopération internationale à tous les niveaux – transports, règles sanitaires, recherche fondamentale, accès au matériel médical, accès à l’information, etc.-, et aux dangers d’une vision court-termiste et isolationniste. 

Par ailleurs les signes très inquiétants d’un réchauffement climatique incontrôlé aux conséquences dramatiques, particulièrement visibles dans l’Ouest américain au début de l’été 2021, nous mettent face à l’urgence des grands défis du siècle. Or nous sommes convaincus, à l’université PSL, que les universités ont une responsabilité particulière vis-à-vis de leurs communautés : en particulier, vis-à-vis de ceux et celles qu’elles forment, les générations qui sont bien conscientes aujourd’hui qu’elles héritent d’une lourde charge. Les objectifs de développement durable fixés par les Nations-Unies représentent un effort global inédit d’identification et de traitement holistique, sinon de résolution, d’un certain nombre de ces défis, et ils mettent l’accent sur la coopération internationale, la responsabilité sociale, et la solidarité entre les générations. En termes de recherche, PSL contribue très largement à l’avancée de la science sur les questions liées aux ODD, en couvrant tout le spectre des disciplines. PSL a également donné une forte impulsion à la formation aux ODD, par exemple à travers une formation interdisciplinaire originale, « Sciences pour un Monde Durable », et en organisant à partir de la rentrée prochaine une série de conférences accessibles à tous les étudiants à travers l’ensemble des établissements-composantes sur les thématiques ODD.  Forts de ces engagements nous avons décidé de renforcer nos liens avec les partenaires internationaux qui s’investissent également dans la résolution de ces défis.

Au-delà de la formation initiale et de la recherche, les ODD vont aussi vous conduire à restructurer vos réseaux internationaux dans les prochaines années. Quelle dynamique souhaitez-vous insuffler et quels sont vos leviers d’actions pour y parvenir ?

L’université PSL est l’un des membres fondateurs de SDSN France (« Sustainable development solutions network », un réseau appuyé par les Nations-Unies), et a endossé, à ce titre, la responsabilité accrue de proposer des solutions aux défis de développement durable. Le réseau international de SDSN est une ressource précieuse d’échanges de bonnes pratiques, de partage d’information, et d’identification de partenariats. Nous sommes par ailleurs membres de U7+, une alliance d’universités qui s’est constituée afin de peser sur les décisions prises au cours des réunions G7 sur l’urgence climatique et les ODD. Nos liens avec les universités partenaires qui s’impliquent avec nous dans le cadre U7+ sont évidemment renforcés : c’est le cas de l’université de Cambridge, par exemple, Northwestern, ou encore l’université de Toronto. Notre objectif est donc que nos nouvelles initiatives partenariales soient guidées par la mise en avant de ces priorités partagées. Pour y parvenir nous mettons en place des outils d’amorçage pour des recherches conjointes, et nous soutenons des partenariats innovants. Je prendrai pour exemple la collaboration établie avec plusieurs établissements autour du concours « Reinventing cities », organisé par le réseau C40, groupement de grandes métropoles engagées dans la recherche de solutions d’urbanisme durable. Nous avons souhaité, avec nos partenaires, monter des équipes internationales ; ainsi des étudiants de PSL ont pu travailler avec des étudiants américains et espagnols, (New York University, George Washington University et Universidad Politécnica Madrid), avec un encadrement d’enseignants-chercheurs des trois établissements, dans une dynamique réellement transdisciplinaire. Par ailleurs, PSL lance cette année un cycle de workshops axés sur de grands défis environnementaux et humanitaires, dont le but est de permettre d’informer le plus grand nombre à travers un dialogue interdisciplinaire et international : nous avons travaillé avec NYU sur la journée de la terre (Earth Day, 22 avril) ; avec l’Université d’Arizona sur la journée de lutte contre la désertification et la sécheresse (17 juin) ; et nous prévoyons un événement avec la Scuola Normale Superiore de Pise pour la journée des droits de l’Homme le 10 décembre 2021. Ces manifestations co-organisées avec de grands établissements de stature mondiale permettent de mobiliser nos communautés autour d’une logique d’échange international des savoirs, au bénéfice d’un large public.   

Votre Direction des relations internationales souhaite déployer de nouvelles formes de coopération qui enrichissent le modèle classique des relations bilatérales ? Quelles sont les initiatives que vous allez prendre et comment allez-vous tirer profit des implantations délocalisées de grandes universités internationales comme Columbia, NYU et Chicago University, par exemple ? 

Il s’agit effectivement pour nous de mettre en place, avec quelques établissements internationaux que nous considérons comme nos partenaires stratégiques, des coopérations qui couvrent toute la palette des activités universitaires – mobilités, recherches conjointes, mais aussi vie de campus et partage de bonnes pratiques. Le dynamisme du partenariat international se reflète naturellement à Paris avec les établissements qui ont ici un campus délocalisé. PSL peut contribuer à leur vie étudiante et à leur dynamisme scientifique. Nous collaborons étroitement avec NYU Paris, selon un schéma modélisant. Nos actions conjointes couvrent l’organisation d’événements qui renforcent la dimension internationale de nos campus, un soutien mutuel à nos étudiants afin d’améliorer leur expérience de mobilité, et la conception d’outils innovants afin de renforcer la collaboration entre nos enseignants et chercheurs de part et d’autre. 

Au-delà de vos partenariats stratégiques extra-européens, on note un recentrage sur l’Europe. Quels en sont les axes structurants ?

L’université PSL se doit de participer à la construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur. Nos communautés de chercheurs sont déjà très présentes dans les programmes européens, et évidemment nos établissements-composantes sont tous impliqués dans le programme ERASMUS +, mais cet engagement européen était moins visible au niveau central de l’université. Depuis 2020, cependant, PSL a d’une part, adhéré à la charte ERASMUS +, et d’autre part fondé l’alliance européenne EELISA, aux côtés de 6 autres pays européens. Ce projet structure naturellement un renforcement de notre présence européenne. Nous voyons émerger d’autres projets européens dans ce cadre, ainsi que des liens bilatéraux : par exemple avec la Scuola Normale Superiore, en Italie, qui est l’une des parties prenantes de l’alliance EELISA ou encore, Freidrich Alexander Universität (l’université d’Erlangen en Allemagne, FAU). 

Au-delà du projet d’université européenne, nous serons attentifs aux partenariats qui nous permettront d’une part, de développer la mobilité ERASMUS + pour nos étudiants d’une manière équilibrée, d’autre part, d’envisager des projets de « capacity-building » ensemble dans des pays tiers, dont certains pays voisins de l’Europe (programme « broadening ») et des pays d’Afrique.

A l’échelle du Royaume-Uni, vous avez des partenaires de choix que sont UCL et Cambridge University. Comment vont se poursuivre vos collaborations avec ces deux entités, post-Brexit ? 

Il nous importe plus que jamais de développer nos liens avec les grandes communautés scientifiques et étudiantes du Royaume-Uni, suite à sa sortie de l’Union européenne. Avec UCL, nous avons justement lancé en 2020 un appel à projets conjoints centré sur les Sciences humaines et sociales qui a rencontré un excellent écho chez nos enseignants-chercheurs de part et d’autre. La recherche et la science ne doivent pas s’arrêter en raison de ce difficile moment dans l’histoire de l’Europe, au contraire : il est de la responsabilité des établissements partenaires de trouver des moyens et des outils de financement pour conserver les liens fondamentaux que nous avons tissés au fil du temps. Nous souhaitons donc nous investir tout particulièrement dans ces collaborations et y consacrerons du temps et des moyens.

La mise en œuvre dès septembre 2021 du nouveau programme de remplacement d’Erasmus +, dénommé Turing vous semble-t-il aller dans le bon sens ? Quelles vont être ses conséquences sur votre portefeuille de conventions existantes avec le Royaume-Uni ?

Nous avons été heureux d’apprendre que le Royaume-Uni prévoyait de continuer à encourager ses jeunes à partir à l’étranger grâce à la mise en place du programme Turing. L’accent porté sur des populations habituellement moins favorisées et moins mobiles est également très intéressant. Mais les contours et le fonctionnement de ce programme restent un peu flous ; par ailleurs, contrairement au système de mobilité soutenu par ERASMUS +, il s’agira dans le cas de Turing d’un schéma de financement pour toutes les destinations, et nous nous attendons de ce fait à voir une majorité d’étudiants britanniques choisir de se rendre dans des pays anglophones.

Jusqu’en 2023 les financements ERASMUS + se poursuivront peu ou prou, mais très rapidement toutes les conventions d’échange devront être renouvelées et les conditions négociées au cas par cas.

Je ne peux pas nier que sur le plan de la mobilité étudiante, la fin annoncée de la participation de la Grande-Bretagne à Erasmus + posera des problèmes multiples à nos établissements-composantes, et les incitera, pour beaucoup, à proposer des destinations alternatives à leurs étudiants ou stagiaires. 

Votre université se distingue par son excellent positionnement dans les classements internationaux puisque vous occupez la 36ème place au classement de Shanghai et que vous êtes la première université française dans le top 50 mondial des universités. Dans un contexte de compétition mondiale de plus en plus accrue, les universités rivalisent d’astuces et de génie pour asseoir leur rayonnement.  Quels vont être les éléments distinctifs de votre stratégie d’influence à horizon 2030 ?

Les classements internationaux sont des outils utiles en ce qu’ils proposent des « clichés » (dans le sens « snapshots »), à un instant T, du panorama de l’enseignement supérieur et de la recherche au niveau international, selon des critères variables ; ils sont aussi valorisants, en particulier pour asseoir la notoriété d’un établissement à l’international. Mais ils ne sauraient être une fin en soi. Notre stratégie internationale vise avant tout à améliorer les réseaux partenariaux qui permettent de renforcer l’excellence de l’université, avec des conséquences tangibles en termes de co-publications internationales, d’attractivité des meilleurs talents (chercheurs et étudiants), et d’impact sociétal. Il se trouve que ces démarches partenariales contribuent parfois à également renforcer la position de l’université PSL dans les classements. Nous avons été frappés de voir, dans le classement récemment paru du THE, « Young universities », que nous partagions le podium (arrivant 2ème) avec l’un de nos grands partenaires stratégiques, Nanyang Technological University, à Singapour. La Scuola Sant’Anna, partie prenante d’EELISA et avec laquelle nous sommes en train de mettre en place un accord bilatéral, y est classée 7ème. Nous ne pouvons que nous féliciter que la logique partenariale soit ainsi validée par une évidente affinité entre PSL et les établissements de stature mondiale avec lesquels nous avons noué des coopérations structurantes.

Biographie

Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, docteure ès lettres de l’Université Paris III, agrégée d’Anglais, Emilienne Baneth-Nouailhetas est professeure à l’Université Rennes 2. Elle a précédemment été vice-présidente relations internationales de l’Université Rennes 2, directrice scientifique adjointe de l’ex-département Sciences Humaines et Sociales du CNRS (à présent Institut SHS), directrice de l’Unité Mixte Internationale « TRANSITIONS » entre le CNRS et New York University, avant d’occuper les fonctions d’attachée de coopération dans deux ambassades (Washington D.C. puis Jakarta). Ses travaux portent sur les littératures anglophones coloniales et postcoloniales.