De Nayr Ibrahim, British Council

18 mars 2015 - 09:56

illustration d'un homme qui parle plusieurs langues
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Petr Vaclavek, Collection: Hemera, Thinkstock

Le monolinguisme représente-il la norme ? Les bilingues disposent-ils de deux systèmes linguistiques différents ?

Nayr Ibrahim du British Council démystifie ici quelques idées reçues.

Le monolinguisme représente la norme : Mythe

On est en droit de penser que la majorité des individus de la planète parlent une seule langue. En réalité plus de 50% d’entre eux utilisent quotidiennement deux ou plusieurs langues. En d’autres termes, c’est bien le multilinguisme qui est majoritaire et non le monolinguisme. 

Plusieurs circonstances peuvent conduire un individu à être bi ou multilingue. Ses parents peuvent être de langues maternelles différentes. Il peut être amené à aller vivre à l’étranger pour des raisons professionnelles ou politiques et lui et sa famille doivent alors apprendre la langue de leur nouveau pays de résidence tout en maintenant des liens avec leur pays d’origine. Les enfants peuvent acquérir une langue étrangère ou une seconde langue dans le cadre de leur éducation. Il existe des pays où la communauté passe constamment d’une langue à l’autre dans la vie de tous les jours. Certains évènements historiques tels que les « découvertes » de régions inconnues au 15è et 16è siècles ayant débouché sur le colonialisme ont obligé les habitants de ces régions à adopter la langue du colonisateur qui survie encore aujourd’hui dans une variété locale. 

Les bilingues maitrisent également les deux langues : Mythe

Il n’est pas rare d’entendre qualifier tel ou tel individu de « parfaitement bilingue ». Mais demander à une personne bilingue de posséder une maîtrise équivalente de deux langues serait lui demander l’impossible. Cela reviendrait à dire que deux monolingues coexistent parfaitement dans une seule personne.

C’est en premier lieu le besoin qui est à l’origine de l’usage de plusieurs langues. Mais il dépend également du degré d’exposition, de la qualité des échanges, du caractère positif ou négatif de l’environnement qui préside à l’évolution de chaque langue, des pressions exercées sur l’enfant et de ses motivations. 

Le contexte et les facteurs émotionnels tels que le fait d’aller vivre dans un pays étranger, de changer d’écoles ou de subir des commentaires négatifs involontaires de la part d’un adulte peuvent avoir une grande influence sur la dominance de telle ou telle langue chez le bilingue ou le multilingue. Ces circonstances suffisent parfois à faire pencher la balance pour qu’une langue devienne soit dominante soit passive.

Quoi qu’il en soit, ces langues restent toujours disponibles et accessibles à une personne bilingue (ou multilingue) dans l’attente du moment propice. Grosjean décrit ce phénomène comme le « principe de complémentarité » selon lequel « les bilingues apprennent et utilisent leurs langues pour des objectifs différents, dans des domaines différentes et avec des personnes différentes. Les différentes facettes de la vie requièrent différentes langues ». (traduit de l’original en anglais)

Les bilingues confondent les deux langues : Mythe

Il arrive que les bi ou multilingues mélangent les langues lorsqu’ils parlent entre eux. C’est ce que l’on appelle « code switching » ou alternance de codes linguistiques. C’est une alternance délibérée (non accidentelle) de plusieurs systèmes linguistiques qui se produit au milieu d’une phrase ou d’une conversation.

L’alternance des langues dans ces conditions est une caractéristique typique des échanges multilingues dans des contextes multilingues. Elle est influencée par des facteurs sociaux ou psychologiques spécifiques: le désir d’accentuer ou de souligner son appartenance à un groupe ethnique, la volonté de s’adapter à un public multilingue, la nécessité de remplacer un mot inconnu dans l’une des langues. Il arrive aussi qu’on choisisse une langue parce qu’elle s’adapte mieux au sujet de conversation ou qu’on en change lorsqu’on change de sujet ou encore pour inclure ou exclure une personne d’une conversation.

L’alternance de codes linguistiques peut tout simplement refléter l’usage de deux langues dans une même famille ou communauté. Elle peut aussi servir à poursuivre une conversation quand la connaissance d’une seconde langue n’est pas suffisante pour se faire comprendre. 

L’alternance des codes ne se produit pas par hasard. Elle est régie par des règles et inscrite dans la structure syntaxique et morphologique des langues utilisées. La langue de base, celle qui est choisie principalement pour communiquer, s’adapte à la langue de l’interlocuteur au moment de certaines transitions. C’est ce qui permet une communication multilingue.

Les bilingues possèdent deux systèmes linguistiques distincts : Mythe

Les individus ont la capacité de créer et d’enregistrer les théories mathématiques et scientifiques les plus complexes. Et pourtant lorsqu’il s’agit du langage, certains prétendent que le cerveau est incapable de retenir deux systèmes linguistiques, l’un d’entre eux devant obligatoirement laisser la place à l’autre. En réalité, le cerveau intègre les langues de manière égale et devient même de plus en plus habile au fur et à mesure que l’on apprend et utilise plusieurs langues quotidiennement.

Cummins a identifié un système cognitif central qu’il a appelé Compétence commune sous-jacente (en anglais common underlying proficiency - CUP) sur lequel un individu s’appuie pour communiquer. Ce système est basé sur les fonctions générales de communication du langage quelle que soit la langue employée.

Par exemple lorsqu’un enfant apprend à lire il doit comprendre que quand ils apparaissent sous une certaine forme et dans un ordre particulier, les signes qu’il distingue sur une page ont des sonorités et une signification différentes. Une fois qu’il a compris ce principe de base, il peut l’appliquer à n’importe quelle langue sans avoir à réapprendre à lire complètement. Il doit simplement appliquer son savoir-faire aux mécaniques de base d’une langue différente comme par exemple la phonologie ou la structure lexicale et grammaticale, tout ce qui en réalité contribue à rendre chaque langue unique et fascinante.

Les langues sont interdépendantes et les enfants apprennent rapidement à faire des suppositions sur les langues qu’ils côtoient dans leur vie quotidienne. Analyser des systèmes linguistiques existants, prendre des décisions reposant sur des connaissances acquises précédemment et vérifier des hypothèses représente un processus complexe. Dans la mesure où les exceptions, les anomalies et les emprunts à d’autres systèmes linguistiques abondent dans chaque langue et altèrent les schémas que le cerveau cherche à identifier, le résultat n’est pas toujours « correct ». C’est pourquoi la plupart des enfants bilingues ou monolingues utilisent « maked » pour exprimer l’imparfait du verbe « make ». Un enfant de trois ans est cependant capable d’assimiler ce niveau d’analyse et de complexité.

Bio de l'auteur

Nayr Ibrahim

Nayr Ibrahim

British Council

Nayr est Directrice de l’enseignement des enfants et adolescents et de la section bilingue au British Council. Elle a aussi travaillé au Portugal, en Egypte et à Hong Kong. Son intérêt pour le bilinguisme s’est éveillé grâce à son travail avec les élèves bilingues. Elle a écrit plusieurs articles et blog sur le bilinguisme. Elle est doctorante en bilinguisme à l'Université de Reading.

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